27. mars, 2018

Philippe Malige : « Les arbitres sont devenus des défouloirs »

Que ferait-on sans eux ? Dans les quatre coins du pays, ils sont des milliers à arbitrer les matchs amateurs de football. Et pourtant, leur rôle devient de plus en plus difficile au fil des années. Ancien arbitre de Ligue 1, Philippe Malige a accepté de se confier sur une fonction trop peu considérée. Entretien…

AppleMark AppleMark

Philippe, vous avez pris la défense de Tony Chapron il y a quelques jours lors de l’annonce de sa sanction. Pourquoi ?

Nous sommes arrivés en Ligue 1 la même saison, c’est quelqu’un que je connais bien. Avant toute chose, et c’est une évidence, son geste était répréhensible. Il n’avait pas à faire cela, c’est un mauvais réflexe et il s’en est excusé. Il fallait qu’il soit sanctionné, personne ne remet en cause cela. Ce qui me pose un problème, c’est l’importance de cette sanction. En première instance, Tony avait pris six mois de suspension dont trois avec sursis. Et en appel, il écope de six mois ferme. Je ne sais pas ce qu’aurait pu faire un joueur pour avoir une telle durée de suspension, je me pose sincèrement la question. Sans faire de paranoïa, des présidents font des déclarations incendiaires, des joueurs ont des comportements inacceptables, des entraîneurs mettent toujours tout sur le dos de l’arbitre. Tout ce beau monde est blanchi ou sanctionné de manière symbolique mais quand il y a un arbitre qui commet une erreur, il prend huit mois de suspension. Si toutes les composantes du football dont je viens de parler étaient sanctionnées aussi durement, il n’y aurait même pas de débat. Dans ce cas précis, j’ai la sensation qu’il y a deux poids, deux mesures. Et encore une fois, je ne cherche pas à excuser Tony, il fallait qu’il soit sanctionné, mais raisonnablement.

Le fossé semble se creuser depuis plusieurs années avec l’arbitrage. C’est également votre avis ?

Cela a toujours été le cas mais effectivement, j’ai l’impression que plus le temps passe, plus la situation empire. J’explique surtout cette escalade par les premiers comportements déviants qui n’ont pas été sanctionnés. Du coup, pourquoi se gêner de critiquer sans cesse l’arbitre ? On sait qu’il n’y aura pas de sanction donc on peut se permettre toutes les déclarations possibles. Plus globalement, j’ai l’impression que le football en général est en train de dériver. Quand on voit les terrains envahis, des coéquipiers qui se battent sur un terrain…

Être arbitre de football vous semble plus difficile aujourd’hui que lorsque vous étiez sur les terrains il y a quelques années ?

C’est difficile à dire. L’arbitre est humain, il peut faire des erreurs, il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Et même avec la vidéo, ce sera toujours le cas, de la même manière qu’un attaquant peut manquer un but ou un gardien peut prendre un ballon entre les jambes. Après, c’est clair que les arbitres ont aujourd’hui plus de pression et sont plus isolés qu’avant. Isolés dans le monde du football mais également vis à vis de leur hiérarchie. Je trouve tout à fait anormal que Tony n’ait reçu aucun soutien de sa hiérarchie.

Les arbitres sont au fil des années de moins en moins nombreux, comment l’expliquez-vous ?

Le problème, c’est qu’il y a une mauvaise image qui entoure l’arbitrage. Au haut niveau, mais cela a des répercussions dans le monde amateur, il y a un vrai problème d’image, de communication. Pourquoi ne peuvent-ils pas s’exprimer dans les médias ? Pourquoi personne ne prend leur défense ? Les arbitres sont devenus des défouloirs, c’est très facile de s’attaquer à eux. Après les matchs, les entraîneurs et même certains consultants ont le droit de les rabaisser plus bas que terre, sans qu’ils ne puissent se défendre ou donner leur analyse. Les arbitres sont constamment isolés, comment peut-on donner aux jeunes l’envie de se tourner vers l’arbitrage ? D’autant que ce déchaînement que l’on voit en haut se répercute ensuite plus bas, dans le monde amateur. Ce week-end, il y a encore eu un arbitre amateur agressé. Après, je ne dis pas qu’il faut faire du tout répressif. C’est comme dans la société, il faut beaucoup miser sur la prévention, l’apprentissage. Mais quand il le faut, il faut savoir taper fort.

Et notamment dans le monde amateur…

Les arbitres professionnels doivent gérer la pression du public, des médias. C’est quelque chose de difficile mais ils n’ont pas cette crainte pour leur intégrité physique. C’est différent dans le monde amateur, il y a des comportements qui sont incroyables. Certains parents deviennent fous en pensant que leur fils est le nouveau Zidane, on arrive parfois à des situations où des parents s’en prennent à un arbitre qui a l’âge de leur fils.

Vous pensez que des arbitres ont peur d’officier lors de certains matchs ?

Non, je ne pense pas, ils arrêteraient si c’était le cas. Nous avons encore 25 000 arbitres en France, c’est une passion pour beaucoup. Après, si le nombre d’arbitres est en baisse, c’est que certains arrêtent après s’être fait agresser et que la fonction ne fait plus assez rêver. Il y a des actions comme les « Journées de l’Arbitrage » qui servent de vitrine, mais cela sert à peine à remplacer ceux qui partent. Le Programme Éducatif Fédéral est également important pour transmettre le respect de l’arbitrage, des adversaires. Mais le plus important, c’est de restaurer l’image de l’arbitre. J’ai lu que trois ou quatre collègues étaient dernièrement invités dans l’émission « Quotidien ». C’est super car cela humanise les arbitres, il faut qu’ils deviennent des acteurs du football comme le sont les entraîneurs ou les joueurs. Le public découvrirait un aspect beaucoup plus humain, plus ouvert. On attaque toujours la fonction mais on ne pense pas qu’il y a un homme derrière.

Êtes-vous inquiet pour l’arbitrage français ?

Je ne sais pas si je suis inquiet mais il va falloir que les choses changent, et très vite. Sans cela, je ne vois pas comment on pourrait arrêter la diminution du nombre d’arbitres. Il faut une prise de conscience collective, c’est essentiel pour que les arbitres soient de nouveau considérés comme ils le méritent.